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Page 2 of 4 La Création des CentresNous venons de voir quelles nécessités culturelles ont suscité la création des Centres et de quelle tradition ils se réclament. Nés d’un besoin de plus en plus ressenti, animés d’un esprit, éclairés par les tentatives d’aînés audacieux, tout était favorable pour que les pouvoirs publics s’intéressent à leur naissance. Le premier Centre fut celui que, après Roland Pietri et André Clavé, j’ai l’honneur de diriger. Il fut créer à la demande de cinq villes de l’Est (Colmar, Hagenau, Metz, Mulhouse et Strasbourg, réunies en un syndicat intercommunal. Les premières conservations avec la Direction des Arts et des Lettres eurent lieu en 1946 et le premier spectacle fut donné au théâtre Municipal de Colmar, en janvier 1947.Bientôt suivirent la création de la Comédie de Saint-Étienne en septembre 1947 (aboutissement des Comédiens de Grenoble, fondés en 1949 (qui existait déjà sous forme de compagnie d’amateurs, depuis 1945), puis la création de la Comédie de l’Ouest en 1949 et, dernière née, celle de la Comédie de Provence 1952. Tous ces Centres sont situés dans des villes qui possèdent des université afin que les étudiants puissent prendre goût au répertoire théâtral, et tous sont subventionnés par l’Etat et par la municipalité de la ville où ils sont installés (ou des villes qui les soutiennent). Les subventions varient selon les Centres : elles ont été, pour l’année 1953, de 29 250 000 francs pour le Centre dramatique de l’Est ; 14 750 000 pour celui de Toulouse ; 13 600 000 pour celui de l’Ouest ; 13 000 000 pour celui de Provence et 11 000 000 pour celui de Saint-Étienne. (A titre indicatif, la subvention de la Comédie-Française, pour la même année, était de 343 000 000 de francs). Dans cette subvention, l’apport des municipalités est de proportion variable. C’est ainsi que, pour le Centre dramatique de l’Est, chaque ville du syndicat intercommunal verse trois francs par an et par habitant. De plus, certaines villes où jouent les Centres, les soutiennent, en prenant à leur charge les frais de location de salle, d’électricité, de machinistes, etc … Le directeur de chaque Centre est proposé par l’Etat, mais sa nomination est soumise à l’accord des municipalités intéressées. Il est libre d’engager les comédiens et les techniciens qu’il désire, libre de monter les spectacles qu’il veut. Il est responsable devant la Direction des Arts et des Lettres de la gestion financière.
Le Répertoire des Centres
Avant de parler du Centre dramatique de l’Est, que je connais le mieux, je voudrais dégager les grandes lignes qui président au choix du répertoire des Centres.
De par le travail qu’ils ont à fournir, de par le le public à qui ils s’adressent, les Centres jouent principalement des pièces classiques et les meilleurs œuvres des auteurs contemporains. Ils s’efforcent à la fois de familiariser leurs spectateurs avec les principaux styles dramatiques anciens et avec les «messages », autant qu’avec les formes nouvelles du théâtre des principaux écrivains d’aujourd’hui. Parmi les classiques français, l’auteur le plus fréquemment joué est Molière ; Marivaux, Beaumarchais et Musset qui relèvest de la mçeme tradition, sont également fréquemment joués, tandis que Racine et Corneille le sont beaucoup plus rarement. Cela s’explique par la forme aristocratique de la tragédie française et par la difficulté de trouver des acteurs capables de bien jouer la tragédie. Parmi les classiques étrangers, l’auteur sans conteste le plus joué est Shakespeare. La poésie de Shakespeare, comme la forme du théâtre élisabéthain, qui au contraire de la tragédie française est une forme populaire, s’accorde avec un public généralement plus soucieux d’émotion que de perfection formelle, d’action dramatique que de raffinement psychologique. Dans le théâtre contemporain, les Centres jouent principalement parmi les étrangers, Synge, Strindberg, Tchekov, Pirandello, et Lorca, et parmi les auteurs français, Giraudoux, Claudel, Anouilh, Montherlant et Cocteau.
Les créations restent cependant un problème pour les Centres, d’une part parce que, pour eux comme pour les autres théâtres, les bons manuscrits sont rares, d’autre part parce que les auteurs réputés préfèrent donner leurs pièces aux directeurs de théâtres parisiens. Et même la création d’une bonne pièce d’un auteur peu connu ou inconnu pose de nombreuses difficultés à un Directeur de Centre.
Le public d’un Centre est plus sensible que le parisien aux préjugés religieux, moraux, politiques. Du fait même que le Centre joue dans une ville différente chaque soir, la critique a peu d’influence sur le succès d’un spectacle. Une mauvaise critique ou un accueil défavorable se font sentir pour le spectacle suivant non pour celui joué actuellement, puisque la critique n’est lue qu’après que l’unique représentation a été donnée. Les spectateurs viennent donc à nos spectacles sur la séduction d’un nom d’auteur ou de pièces déjà connus. La solution de ce difficile problème est sans doute la confiance que, les années aidant, le public placera dans chaque Centre, afin que l’on vienne voir non plus telle pièce, mais le spectacle du Centre. Les conférences, les lectures de pièces nouvelles peuvent aider le public à ne pas redouter ce qu’il ne connaît pas. Mais tant que le répertoire des Centres ne sera pas un répertoire de création, et si possible d’auteurs régionaux, le travail des Centres ne pourra porter tous ses fruits.
Susciter le Plaisir du Théâtre
On a déjà compris que la mission particulière des Centres était d’implanter dans chaque région, un foyer théâtral. Pour que ce foyer soit véritablement créateur, son activité devrait être liée à celle d’écrivains qui sentent le besoin d’échapper à l’accaparement parisien. Aujourd’hui, où il s’agit d’abord de rendre le goût et le sens du théâtre à des régions qui les ont perdus, elle est surtout liée à la participation d’un nouveau public. Je ne vois pas de meilleure définition du public que nous recherchons que celle que Péguy donnait de son idéal, « Journal vrai » :
« Refaire un public en ce pays, contre le perpétuel adultère d’âme ou de corps, ou d’art ou de philosophie, contre le vice bourgeois, contre la démagogie populaire, contre le mensonge romantique ; refaire un public ami de la vérité sincère, de la beauté sincère ; un public peuple, ni bourgeois, ni populaire, ni faisandé, ni brute, c’est la tâche redoutable où nous sommes attelés ».
Tâche redoutable en effet, mais que paradoxalement les Centres sont en train d’accomplir. Qui aurait dit, il y a seulement dix ans que le Cid, joué devant un public de cheminots serait un des plus grands succès de Jean Vilar ? Qui aurait dit que Shakespeare, Molière, Lorca feraient plus de recettes que les médiocrités désolantes mais fructueuses du théâtre commercial ? C’est cependant ce qui est arrivé. Non seulement Jean Vilar à Paris a su, en jouant dans la banlieue parisienne, toucher un public qui ne savait plus ce qu’était le théâtre, mais les Centres ont incontestablement réussi, eux aussi, dans cette même découverte d’un nouveau public. Ainsi dans des régions ouvrières comme Montbéliard ou la Moselle, nous voyons à chaque représentation une participation plus nombreuse d’ouvriers. De plus, grâce à la compréhension du corps enseignant et à l’aide efficace des « Jeunesses Musicales de France », notre public est formé d’une large majorité de jeunes gens de seize à vingt-cinq ans, qui formeront dans l’avenir des générations de spectateurs avertis.
Ne nous hâtons pas de crier victoire : beaucoup reste à faire. Si le prix relativement modeste des places (généralement 400 francs le fauteuil d’orchestre et même 150 francs pour les représentations populaires), si les conférences et des Centres offrent des places à prix réduit, organisent des conférences et des lectures, et facilitent ainsi considérablement notre tâche, il reste encore à vaincre des préjugés aussi bien envers le théâtre en général, considéré comme un divertissement bourgeois ou comme une manifestation littéraire réservée aux « gens cultivés », qu’envers les Centres qui, dans la mesure où ils vivent la vie de province, manquent aux yeux de beaucoup des prestiges attachés traditionnellement aux spectacles parisiens.
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