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Le théâtre conquérant - les Centres dramatiques français
La Création des Centres
Les Troupes
La Comédie de l Est

Les Troupes

 La mission des Centres, avons-nous dit, pose un problème d’auteurs et un problème d’acteurs. En dehors du Grenier de Toulouse1, la plupart des acteurs des Centres sont recrutés à Paris, c’est-à-dire que, périodiquement, les directeurs vont à Paris faire passer des auditions et engagent des comédiens, soit pour un spectacle, soit plus généralement pour une saison.

En fait, les troupes des Centres sont composées d’une troupe permanente (rendue obligatoire, dans la plupart des cas, pour le cahier des charges) à laquelle viennent s’adjoindre, selon le répertoire, d’autres acteurs. Mais étant donné les conditions financières modestes qui sont celles des Centres, l’impossibilité, pour les acteurs travaillant en province, de faire du cinéma, de la télévision et bien souvent de la radio, et surtout la situation privilégiée de Paris, les éléments de valeur ont tendance, après quelques années, à quitter les Centres pour tenter leur chance dans la capitale. Il est donc très difficile, hors les jeunes acteurs pour qui les Centres servent de banc d’essai, de retenir en province des acteurs expérimentés. Et l’on ne peut que louer la conscience de ceux qui, dans des conditions matérielles et psychologiques très dures, travaillent pour des gains modestes et souvent obscurément, afin d’apporter le théâtre à un public qui en est privé.

L’Ecole Supérieure  d’Art Dramatique de Strasbourg

Pour que les Centres s’implantent vraiment en profondeur dans leurs régions, il est indispensable qu’ils suscitent des vocations et que les acteurs parisiens soient relayés peu à peu par des acteurs issus de la région même. C’est pourquoi, dans le cadre du Centre dramatique de lEst, a été créée l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Strasbourg. Sa fondation était prévue avec celle du Centre, mais jusqu’en 1954, des circonstances matérielles avaient retardé son ouverture. Aujourd’hui, la Direction des Arts et Lettres et la Municipalité de Strasbourg ont construit, selon les plans de l’architecture Pierre Sonrel, un bâtiment, spécialement conçu pour le Centre. Ce bâtiment, quand il sera terminé, comprendra, un théâtre de 800 places ; une scène, dépouillée d’une grande partie de la machinerie italienne et avançant au contact du public et qui est l’aboutissement des recherches entreprises depuis le Vieux-Colombier jusqu’au Old Vic ; une salle de répétition réplique légèrement plus réduite que la scène du théâtre ; un atelier de décors, de menuiserie, de peinture, de costumes et de nombreuses salles pour les cours de l’école.

Ainsi les élèves, au sein même d’un théâtre, ont-ils la possibilité de vivre au contact d’artistes et de techniciens dans l’exercice de leur profession. L’enseignement qui leur est donné, découle des principes de l’Ecole du Vieux-Colombier que dirigeait Jacques Copeau et de l’expérience que m’ont donné les deux écoles que j’ai successivement dirigées, celle du London Theatre Studio, avant la guerre, puis celle du Old Vic. Dans l’une, comme dans les autres, il s’agissait de retrouver les secrets du jeu, que le cabotinage, le naturalisme et la déclamation romantique avaient laissé perdre. Les découvertes de la mise en scène moderne sont liées à la formation d’acteurs capables de jouer selon les nouvelles conventions, c’est-à-dire de recréer par la vérité du jeu et de l’observation humaine, par la parfaite décontraction et maîtrise du corps, un climat poétique né d’une transposition dramatique de la réalité. C’est cette nécessité qui a poussé Copeau et Dullin à ouvrir leurs écoles aux côtés de leur théâtre.

L’Ecole forme à la fois des comédiens et des techniciens de la scène. Les cours de jeu visent à développer à la fois l’invention et la liberté de l’acteur. Une grande place est donc faite à l’éducation corporelle et à l’improvisation individuelle ou chorale, masquée ou non, silencieuse ou parlée. Mais elle est toujours dominée par les exigences de l’interprétation, la pratique des textes et l’étude des styles les plus marquants du théâtre. Une importance toujours particulière est donnée à la respiration sans laquelle il ne peut y avoir de jeu libre et vrai, à la technique de la voix et à la pureté de la diction.

Les cours de jeu durent trois ans. A la fin des trois années, l’école présentera un spectacle composé pour une partie d’un divertissement à base de chant, de danse et de mimique et pour l’autre, d’un classique français, dans les villages d’Alsace. Ce spectacle achèvera la formation de nos élèves en leur donnant l’expérience indispensable aux comédiens : le contact avec le public. Il sera réalisé avec le concours des élèves des cours techniques.

Ces derniers cours durent un an. En partant de l’étude approfondie de la scène moderne les élèves acquièrent les connaissances théoriques et pratiques qui sont à la base de toutes les techniques sur lesquelles la mise en œuvre d’un spectacle est basée. L’enseignement est divisé en deux branches – une d’enseignement de la mise en scène – l’autre de la décoration. Après le cycle d’un an, les élèves peuvent être, soit aide-régisseurs, soit assistants-décorateurs ou costumiers. Un cours supérieur d’un ou de deux ans est réservé à un très petit nombre de jeunes gens de talent se destinant à devenir metteurs en scène ou décorateurs.

A l’heure actuelle, l’école comprend deux groupes d’élèves-acteurs et un groupe d’élèves-techniciens. Soit en tout trente-trois élèves. Ils sont recrutés principalement en Alsace et en Lorraine, mais désirant éviter les dangers du « provincialisme » et du repliement sur soi, l’Ecole est largement ouverte aux éléments de la France entière et aux étrangers capables de travailler en français. Déjà, nous avons parmi nous, outre des Parisiens, des Savoyards, des Marseillais, des Tourangeaux et des Poitevins, des élèves anglais, américains, suisses et israéliens. Le corps enseignant lui aussi reflète la même volonté de confronter dans une œuvre commune des tempéraments divers.

Les études sont pratiquement gratuites et les bourses sont alloués aux élèves les moins aisés. Après leur sortie de l’Ecole, les élèves iront tenter fortune dans le vaste monde du théâtre. Mais l’enseignement qu’ils ont reçu, les prépare spécialement à fournir des recrues entraînées au travail particulier des Centres. Il est à souhaiter qu’ils poursuivent la tâche dont, par leur formation, ils ont vu les difficultés et la grandeur.