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Page 4 of 4 La Comédie de l’Est
Si je me suis étendu un peu longuement peut-être, sur les principes et le fonctionnement de l’Ecole de Strasbourg, c’est qu’elle fait partie de notre Centre – tout en étant au service des autres Centres. La structure du Centre dramatique de l’Est comprend donc l’Ecole, et une troupe de comédien professionnels, « La Comédie de l’Est ». C’est par la description d’une saison de cette troupe que je voudrais finir cet article.
Nous avons terminé la saison 195361954, au mois de juillet et nous avons commencé à répéter les deux premiers spectacles de la saison 1954-1955, le 15 août. Nous avions scindé notre troupe en deux, l’une jouant un spectacle Marivaux, l’autre « La Sauvage » de Jean Anouilh.
Les répétitions ont duré environ six semaines, temps nécessaire pour que le soit bien rôdé et ne risque pas de « défaire » en cours de tournée. Puis nous avons tourné à partir du début d’octobre, jusqu’au 15 décembre, soit deux mois et demi, donnant une cinquantaine de représentations de chaque spectacle. Fin décembre, nous sommes entrés dans la seconde partie de notre saison, en commençant à répéter *, toujours avec deux troupes, d’une part « Roméo et Juliette » de Shakespeare, d’autre part « le carrosse du Saint-Sacrement », de Mérimée et « l’Antigone », de Jean Cocteau. De nouveau six semaines de répétition, puis une cinquantaine de représentations de chaque spectacle, et nous avons attaqué la troisième partie de notre saison formée d’une série de représentations en plein air dans la région de l’Est et des représentations données dans le cadre du Festival de Paris, au théâtre Hébertot.
Durant cette période, d’octobre à juillet, la troupe à compris jusqu’à trente-six acteurs et n’a jamais été acteurs et n’a jamais été inférieure à vingt acteurs. Tous les décors et les costumes de nos spectacles ont été dessinés par les deux décorateurs attachés pour la saison au Centre. Ils ont été également réalisés dans les ateliers du Centre par nos techniciens. Pour donner une idée de l’effort fourni, nous avons réalisé pendant le mois de janvier – soixante-dix costumes. D’octobre à avril, nous avons donné plus de cent vingt représentations dans représentations quatre-vingt-deux villes différentes.
C’est ici que gît le plus grand nombre de nos difficultés. Le Centre était fixé à Colmar. Il l’est maintenant à Strasbourg. A partir de cette ville, il dessert toute la région comprise entre le Rhin et une ligne Lille, Reims, Dijon, Lyon, avec quelques incursions en Suisse et en Belgique, soit un quadrilatère irrégulier de plus de 500 kilomètres de côté. Cette vaste région montre le succès remporté par nos spectacles. Il montre aussi que nous avons dû augmenter le nombre de villes où nous jouons, afin d’amortir nos frais.
En effet, contrairement à l’Angleterre où les troupes restent souvent une semaine dans chaque ville, nous sommes, faute de public, et aussi parce que nous jouons le plus souvent dans de petites villes, contraints de changer de théâtre tous les soirs. Quelques villes importantes comme Strasbourg, Mulhouse, Lille, permettent deux, trois représentations successives, très rarement plus de quatre. Ceci pose différents problèmes. Nous jouons aussi bien dans de vastes théâtres parfaitement équipés avec des machinistes à demeure, comme ceux de Strasbourg, de Colmar, de Mulhouse, de Lille, de Dijon ou de Nancy (la scène de ce dernier à 11 m de cadre – 13,5 m de profondeur et 17,10 m de hauteur), que dans les théâtres beaucoup de modestes des bourgs et des petites villes (ainsi à Merlebach, exemple parmi d’autres, la scène mesure 6,80 m d’ouverture, 2,90 de profondeur et 5,32 m de hauteur). Dans bien des cas même, il n’existe pas de théâtre, et nous jouons, soit dans une salle de cinéma, soit dans une salle des fêtes, où l’équipement fait défaut, où les machinistes ont souvent plus de bonne volonté que d’expérience, où l’installation électrique est défectueuse.
Ce passage incessant à des scènes diverses rend très délicate la tâche du décorateur : il lui faut calculer un décor qui puisse aussi bien s’adapter à une scène de 12 m ou 15 m d’ouverture (sans « faire petit ») qu’à une scène de 6 m ou 7 m ; très souvent nous sommes obligés de construire deux décors, un « normal » pour les grands théâtres, et un « petit décor » pour les scènes plus réduites. Mais cette solution, la meilleure pour les spectateurs, ne facilite pas la tâche de nos techniciens, ni de nos comédiens. Ces derniers, du fait même que les dimensions varient chaque soir, sont obligés en quelque sorte de réinventer la mise en scène, ils sont obligés également de s’adapter immédiatement aux dimensions d’une salle qui peut contenir trois cents ou mille cinq cents spectateurs.
Ces tâches complexes qui demandent de la décision, de l’habilité manuelle, de l’esprit d’à-propos et une endurance physique à toute épreuve, sont encore compliquées par les transports. Il ne nous est pas toujours possible de grouper les représentations dans les villes proches les unes des autres et souvent cent, deux cent cinquante kilomètres séparent un théâtre du suivant. Ceci nous contraint à faire tous nos transports par route. Les décors et les costumes voyagent en camion, les techniciens dans une camionnette, les comédiens en car. On comprendra aisément qu’une tournée est, dans ces conditions, très fatigante.
Cette vie difficile matériellement et psychologiquement, a aussi son côté exaltant et bien des comédiens n’ont qu’un désir, lorsqu’une tournée est terminée, c’est de repartir au plus vite.
Les Centres dramatiques français sont encore au stade de l’expérience.
Leur tâche est une tâche est une tâche de longue haleine. On ne renverse pas en quelques années une routine séculaire. Ils ont encore besoin d’être encouragés et soutenus par les pouvoirs publics. C’est ainsi qu’une salle de théâtre qui leur appartienne, où ils puissent répéter et monter leurs spectacles, fait cruellement défaut à nos camarades des autres Centres.
Quand les Centres auront formé leurs collaborateurs régionaux, quand ils seront chacun le reflet d’une tradition différente selon qu’ils sont installés à Strasbourg ou à Rennes, quand ils pourront se produire régulièrement à Paris pour échanger leurs spectacles avec ceux des meilleurs animateurs parisiens, alors ils auront gagné la difficile partie qui est la leur.
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